Baïkal, miroir de la Russie



Il est pour les Russes un lieu mythique, à voir au moins une fois dans sa vie. Beaucoup en rêvent et de plus en plus de touristes étrangers font le voyage jusqu’au cœur de la Sibérie pour découvrir cette mer intérieure de 31500 km². Parce que le Baïkal est un personnage dont les Russes parlent à la troisième personne, parce que cette région de la Russie peut résumer à elle seule la situation du plus grand pays du monde - son passé soviétique, ses contradictions politiques, son état écologique et son avenir - une équipe commune d’ARTE Reportage et du journal Le Monde vous propose ce voyage au lac Baïkal.

Vladimir Vasak pour ARTE Reportage, Marie Jégo pour Le Monde, accompagnés de la photographe Elena Chernyshova, de Sébastien Guisset, ingénieur du son, et de Katia Swarovskaya, ont longé les rives méridionales du Baïkal à la fin du mois de mai.

Revivez leur périple en six étapes, à travers les photographies sonorisées, les articles publiés dans Le Monde à partir du 22 juillet et les extraits du documentaire diffusé dans ARTE Reportage le 27 juillet 2013.

Environnement, industrie, tourisme, régionalisme : le lac Baïkal est à lui seul ce miroir de la Russie d’aujourd’hui et de demain.

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Le Baïkal, mer sacrée

Il n’y a pas plus assidu du lac Baïkal que le biologiste Maxime Timofeev, toujours à rôder sur ses berges avec ses éprouvettes. Il les analyse ensuite dans son laboratoire d’avant-garde, rue Lénine à Irkoutsk, la ville située à 70 kilomètres de là.

Le "patron" du labo s’extasie du caractère unique de cette mer sibérienne - 700 kilomètres de long sur 80 de large -, vieille de 30 millions d’années. Son volume d’eau douce, 20% des réserves de la planète, équivaut à "tous les lacs américains réunis". Dans la Russie de Vladimir Poutine nourrie aux clichés de la guerre froide, les États-Unis sentent le souffre mais il n’y a qu’une seule comparaison qui tienne, la russo-américaine.

La géopolitique préférée des quatorze chercheurs du Centre scientifique du Baïkal, l’observatoire créé par Maxime il y a dix ans, se concentre sur les grands fonds (1 689 mètres) où évoluent 3 500 micro-organismes rares. Les scientifiques connaissent tous leurs secrets. Ils sont intarissables sur "le niveau de stress " de l’epischura baikalensis, la minuscule écrevisse du lac. Sans cesse en mouvement, ce crustacé agit comme un puissant aspirateur, filtrant les impuretés du lac.

Cette femme de ménage hors pair est depuis peu guettée par le surmenage, la faute à l’homme qui déverse dans le lac ses eaux usées, ses produits industriels et chimiques, ses huiles de vidange. Pour mesurer les dégâts, les laborantins soumettent le crustacé à un ultime stress : un jet d’azote liquide et au pilon. La poudre obtenue donne, paraît-il, de précieuses indications quant à l’impact du facteur humain sur le métabolisme de l’écrevisse et, plus largement, sur niveau de pollution du Baïkal.

Pas de panique, "l’eau est pure à 99%", assure Maxime. Les choses se gâtent "par endroit", notamment dans l’estuaire de la rivière Selenga sur la rive est et à proximité du combinat de cellulose de Baïkalsk sur la rive sud, où les rejets industriels abondent. Fort heureusement, "la pollution reste locale, elle ne se propage pas aux autres endroits du lac", tempère Maxime. En réalité, aucune étude sérieuse n’a été menée sur la pollution des fonds marins.

Extrait du documentaire

Le combinat de cellulose (BTsBK), qui crache une fumée jaune sur la rive d’en face, est pointé du doigt comme le plus gros pollueur régional. Sa fermeture, promise depuis deux ans par le gouvernement et sans cesse reportée depuis, est un vrai casse-tête. Que faire des 1500 ouvriers et employés de l’usine ? Impossible de fermer la chaudière du combinat puisqu’elle alimente toute la ville en électricité et en eau chaude. Et à quel prix ! Cet engin de chauffe antédiluvien dévore 1000 tonnes de charbon par jour !

Transformer la ville en station balnéaire et de sports d’hiver, comme le souhaite le gouvernement, ne règlera rien. "Le tourisme est une activité très polluante surtout quand il n’est pas régulé comme c’est le cas à Listvianka (la riviera préférée des Russes sur la rive occidentale, NDLR), où chaque maison est un hôtel", fait observer Maxime.

Le Baïkal fascine Maxime en dehors des heures de labo. Quand il gèle à pierre fendre, lui et sa famille adorent patiner des heures durant sur l’étendue glacée, avec pause pique-nique de rigueur. Assis sur une couverture posée à même le sol gelé, les patineurs se régalent de thé chaud et de petits pâtés. Ils terminent en chansons, ou à ressasser les mystérieuses histoires du lac, comme celle de "l’or de Koltchak", soit la réserve financière des partisans de la monarchie engloutie un jour de novembre 1919, lorsque les wagons qui la transportaient déraillèrent depuis la voie ferrée située en amont.

Plus qu’une réserve d’eau potable, plus qu’un lieu de pêche et de tourisme, le Baïkal est un individu à part entière dans l’imaginaire des Sibériens. Aux yeux des Russes, toujours en quête d’une fenêtre maritime pour leur énorme continent eurasiatique, le Baïkal est la mer rêvée. Dans l’alcôve des cuisines, dans les bars et les restaurants enfumés, des couplets sont chantés à sa gloire, des toasts solennels lui sont offerts, des légendes lui sont consacrées.

Elles le décrivent comme un père exclusif, peu pressé de laisser sa fille Angara - le seul fleuve qui prend sa source dans le Baïkal - rejoindre en bout de course le lit de son amant, le fleuve Ienisseï. La légende vient des Bouriates, un peuple proche des Mongols, premiers habitants de la contrée. Pour ces éleveurs nomades constamment en quête d’eau pour leurs bêtes, le lac avait une dimension sacrée. C’est là que les premiers chamanes, guérisseurs incontournables et interprètes du monde des esprits, ont vu le jour.

Les habitants des deux rives – Russes à l’Ouest, Bouriates à l’Est - fusionnent au plus fort de l’hiver, quand la couche de glace atteint plus d’un mètre d’épaisseur. Le lac se transforme alors en autoroute. Cette mutation est un formidable coup de main au réseau routier défaillant. Nombre de petits patelins autour du lac ne sont pas desservis par la route. A la période des beaux jours, on y accède par bateau et c’est toute une expédition. En hiver, circuler devient un jeu d’enfant.

A condition de suivre à la lettre la recommandation numéro un des sauveteurs : ne pas s’aventurer sur la glace quand la débâcle est avancée. "Il y a des têtes brulées qui n’écoutent rien. Résultat, ils coulent au volant de leur automobile. Allez donc essayer de les récupérer ! L’eau est glaciale, les chances de survie sont limitées", explique Igor Tolstikhine, tout en faisant sécher son costume de plongée au soleil dans son jardin non loin de Listvianka, le lieu de villégiature préféré des touristes russes.

La Sibérie est une terre de l’extrême. Le 6 mai, un hélicoptère MI-8 chargé de 1,9 tonne d’explosifs à bord a explosé en vol. Il n’est pas resté grand-chose de ses neuf passagers, dont le colonel Stanislav Omeliantchik, le chef des sauveteurs de la région d’Irkoutsk. Sa brigade s’apprêtait à faire sauter à l’explosif un bouchon de glace qui engorgeait la Petite Toungounska, l’une des deux cents rivières qui irriguent le lac.

"Le Baïkal n’a pas que des bonnes intentions", prévient Igor Titenko, montreur de marionnettes à Irkoutsk. Il l’aime mais de loin. Au cœur de l’hiver, il adore avoir "la mer gelée" pour horizon, reclus "en ermite" dans un chalet perché sur la chaîne de montagnes qui borde son pourtour.

Le Baïkal est une mer à boire pour Natalia Chirobokova, la directrice de l’usine de mise en bouteille de l’eau du lac, non loin de Listvianka. Un jour, elle en est sûre, cette énorme réserve d’eau potable qui scintille, bleue en été, blanche en hiver, au beau milieu de la Sibérie continentale, s’exportera "vers l’Europe toute entière".

Cette période faste n’est pas encore venue, loin de là. Actuellement, l’eau de table de la marque Baïkal n’a toujours pas réussi à dépasser les limites de la région. Les restaurants et des hôtels moscovites la dédaignent au profit de ses rivales venues de France ou d’Italie.

Explication de Natalia : "Pour entrer dans le circuit de distribution, il faut payer de substantiels pots de vins. Nous n’avons pas les moyens." Cette ancienne biologiste, devenue chef d’entreprise "par hasard" au tournant des années 1990, souhaiterait développer davantage sa petite PME. Impossible à réaliser tant que la production reste confinée au marché régional.

Face au monopole corrompu de la distribution, les petits producteurs ne font pas le poids. Il en est ainsi dans tous les secteurs de l’économie, voilà pourquoi les PME en Russie sont aussi rares que des papayers dans la steppe. A l’échelle nationale, elles représentent 20% du PIB contre 45% en moyenne dans les pays de l’OCDE.

L’eau du Baïkal attend son heure. Les autochtones affirment qu’elle gagnerait à être connue, ne serait-ce que pour ses vertus curatives. D’aucuns sont persuadés que sa consommation freine le vieillissement. Faut-il encore le prouver. Pour le moment, les hommes de Sibérie n’échappent pas à la malédiction démographique du pays, leur espérance de vie plafonne à 63 ans. Il faudrait les inciter à boire davantage l’eau miraculeuse et moins de vodka.

A en croire la rumeur, le secret de la vie éternelle git probablement quelque part dans les profondeurs du lac. L’eau y est très spéciale, saturée d’oxygène, "pure comme du cristal" assurent les riverains. "Prenez-la au creux de votre main et buvez sans craintes", invite un promeneur rencontré sur la grève à Listvianka. De pollution il ne saurait être question. Grâce au travail des micro-organismes qui filtrent ses impuretés, "le lac est auto-nettoyant".

Pourtant, les déchets industriels charriés par les rivières s’y déversent sans relâche ainsi que les huiles des bateaux à moteur qui promènent les touristes, sans compter les eaux usées des hôtels de plus en plus nombreux à ouvrir leurs portes, sans réel contrôle sanitaire. Aucune avanie n’est épargnée à la Mer sacrée.

Avec le développement du tourisme, les berges aussi en ont pris un coup : papiers gras, bouteilles et sacs plastiques, cannettes jonchent le sol. Les Russes aiment tellement leur Baïkal qu’ils ne voient pas cette souillure. Pas de poubelles en vue, pas un seul écriteau enjoignant les randonneurs à cesser de transformer la nature en poubelle.

Les voyagistes, les hôteliers et les municipalités croient pouvoir s’en tirer en organisant, une fois par an, un ramassage d’ordures généralisé. Des "volontaires" enthousiastes sont alors mobilisés. Une coutume qui fait écho au "soubotnik", ce grand moment de nettoyage collectif, annuel et obligatoire de l’époque soviétique. L’intention est louable, le résultat vain. Les espaces à peine déblayés se retrouvent quelques jours plus tard parsemés de papiers gras, de cannettes et de bouteilles plastiques.

Marina Rikhvanova, la cinquantaine, militante écolo à Irkoutsk, estime qu’il faut sensibiliser les gens à ne pas jeter dès l’école primaire. "C’est une question d’éducation", insiste-t-elle. Son ONG, la Vague du Baïkal, travaille en partenariat avec des instituteurs. Il s’agit d’introduire les travaux pratiques de l’écologie à l’école. Marina et ses collègues distribuent ainsi aux enseignants un "jeu de l’oie" de l’emballage industriel.

Cette pédagogie est sans avenir car l’ONG est menacée de fermeture. Depuis l’entrée en vigueur en 2012 d’une loi désignant comme "agents étrangers" les organisations financées de l’étranger et impliquées dans des activités politiques, la Vague du Baïkal se retrouve dans le collimateur des autorités.

En mai, une lettre est arrivée du Parquet, un vrai diagnostic médical ! Il y est écrit que l’ONG a "tous les signes extérieurs d’une organisation politique", un avertissement de mauvais augure dans une Russie en plein repli sur soi. Marina préfère en rire : "Les inspecteurs du Parquet sont prêts à tout pour débusquer l’agent étranger."

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Paroles de jeunes à Irkoutsk

Il a fallu débarrasser le plancher, et vite, car la salle de l’hôtel-restaurant Evropa à Irkoutsk (Sibérie), une bonbonnière kitsch avec ses statues gréco-romaines et ses tentures de velours à pompons, avait été réservée par un groupe de joueurs impatients. "Ce soir, on joue à la mafia", confie la "manager", jupe moulante et talons aiguilles, en fermant soigneusement la porte à double battant de la salle de jeu.

Dans la pièce voisine, une jeune chanteuse susurre Cry me a river au micro alors que l’écran plat situé au dessus de sa tête diffuse un combat de boxe. Le niveau sonore est tel qu’il interdit la moindre conversation. Cela tombe bien car les rares clients, le nez dans l’assiette, n’ont guère envie de bavarder.

Un couple, habillé sur son trente-et-un, dîne en silence. Le jeune fils, impatient, invite sa mère à danser. Quand les deux évoluent sur la piste de danse, l’enfant enfouit son nez dans le généreux ventre maternel et se laisse bercer. Le dîner du samedi soir à l’Evropa (l’Europe) est la sortie de la semaine pour la bonne société d’Irkoutsk.

Derrière la porte close, les joueurs se concentrent. Le meneur prononce enfin la phrase rituelle : "La ville s’endort, la mafia s’éveille", et c’est parti. Un groupe de "citadins" part en guerre contre les "mafieux" qu’il faut tuer avant qu’ils ne vous tuent, virtuellement s’entend. Personne ne sait qui est qui, le risque de bavures est énorme. Mais il faut voir avec quelle ardeur la jeunesse dorée d’Irkoutsk, la "capitale" de la Sibérie orientale, joue "à la mafia", le samedi soir. Que faire d’autre ?

Le dramaturge russe Anton Tchekhov, qui fit étape à Irkoutsk en juin 1890 alors qu’il faisait route vers Sakhaline (Extrême-Orient russe), reçut les plaintes de ses habitants, rongés par le vague à l’âme. Impossible d’échapper au spleen dans l’immense Sibérie glaciale (six mois d’hiver) et inhabitée (quatre habitants au kilomètre carré pour la région d’Irkoutsk en 2012).

Un siècle plus tard, les distractions ne manquent pas. Les nantis festoient au restaurant, les jeunes aux revenus modestes se contentent de bières sirotées sur les berges du fleuve Angara ou encore sous la statue du Tsar Alexandre III toute proche. Au vu de la quantité de mégots et de tessons de bouteilles qui jonchent l’herbe et les escaliers de la berge, ce passe-temps est prisé.

Avec 100 000 étudiants, la ville conserve un petit air de jeunesse mais elle a perdu son dynamisme d’antan. L’industrie lourde n’est plus son fort, seule la holding aéronautique Irkout, qui emploie 14 000 personnes, a de beaux restes. Au centre-ville, les vieilles maisons de bois aux fenêtres festonnées s’écroulent, les avenues poussiéreuses sont sillonnées du matin au soir par une noria de camions et d’automobiles qui rendent l’air irrespirable. Il faut le savoir, le pot catalytique est inconnu à Irkoutsk.

Ancienne forteresse édifiée en 1660 contre les assauts des hordes tataro-mongoles, la ville fit la prospérité des marchands avant de devenir une terre de bannissement. Le philosophe Alexandre Radichtchev, les insurgés décembristes y furent envoyés en exil. Au moment de la guerre civile, Rouges contres Blancs, l’Amiral Koltchak, fidèle au Tsar, y installa son quartier général. Pas pour longtemps. Capturé par l’armée rouge, il fut fusillé sur place. Sa cellule se visite mais les touristes sont rares.

Car le vacancier fraîchement débarqué à Irkoutsk n’a qu’une idée en tête, rejoindre au plus vite le lac Baïkal, situé à 70 kilomètres en aval. La ville s’étiole, avec la perte de 6000 âmes entre 2002 et 2010. L’hémorragie est encore plus sensible au niveau de la région, amputée de 150 000 personnes en huit ans - 2,5 millions en 2002, 2,35 en 2010, années des deux derniers recensements.

Au point que le Premier ministre Dmitri Medvedev a inclus Irkoutsk et sa région dans la zone de "repeuplement prioritaire" (Sibérie et Extrême-Orient), un projet de l’État pour attirer les nouveaux colons du XXIe siècle.

"Irkoutsk vit tapie dans l’ombre du Baïkal, sans réelle volonté de se développer. Krasnoïarsk, la ville de la métallurgie, notre voisine et concurrente, a beaucoup évolué. Plus développée, elle a ravi à Irkoutsk son statut de capitale de la Sibérie orientale", assure Sergueï Schmiдt, qui enseigne l’histoire à l’université. L’essor de Krasnoïarsk est du à la prospérité de Norisk Nickel, un ancien goulag devenu numéro un de la production mondiale de nickel et de palladium.

A Irkoutsk, les jeunes diplômés sont tentés par le départ. "Dans leur esprit, la route du succès passe par l’Ouest. Moscou attire les forces vives en quête de carrière. Elle est l’énorme tête de la Russie hydrocéphale." Avec ses 12 millions d’habitants, Moscou est la seule ville de Russie à voir sa population grossir de 10% par an. "Ceux de mes étudiants qui sont partis y ont toujours trouvé du travail", poursuit l’enseignant-blogueur, non sans une pointe d’inquiétude : "Mais si tout le monde s’en va, que va t-il se passer ?"

Extrait du documentaire

Diplôme d’architecture en poche, Konstantin Zdychev, n’entend pas quitter sa ville natale : "La Russie est une feuille vierge qui reste à écrire. C’est encore plus vrai pour Irkoutsk. La ville va se développer, les architectes ne seront pas de trop." Son optimisme est nourri par le fait qu’à 22 ans, il est mieux payé que sa mère, médecin depuis trente ans dans un dispensaire pour enfants. Il n’a pas eu de mal à se faire engager par un bureau d’urbanisme de la municipalité.

Depuis un séjour à Vienne en 2012, huit mois passés dans une université autrichienne grâce au programme Erasmus, il projette de faire d’Irkoutsk "une ville européenne où l’homme sera au centre de tout".

Il y a du pain sur la planche ! Pour l’instant, tout est fait pour rendre la vie impossible aux piétons, malmenés par les voitures qui roulent à tombeau ouvert, contraints à maints détours avant de dénicher enfin les bandes blanches salvatrices. A Irkoutsk, l’automobile règne en maître, l’homme vient après.

Konstantin a dessiné les contours d’une future cité pour les employés du nouvel aéroport. Le chantier n’existe que sur le papier, tout reste à construire. Les élites locales ne sont toujours pas parvenues à se mettre d’accord sur son emplacement, il y a "divergences d’intérêts", en clair, les élites se battent pour le partage du gâteau.

Comme toujours en Russie, la prise de décision est extrêmement lente. Au centre ville, les maisons de bois du XIXe siècle s’affaissent tout doucement, fenêtres condamnées, murs vermoulus, toits crevés. Un jour, ces ruines cèderont la place à des centres commerciaux, l’activité économique la plus juteuse et la moins risquée du moment. La consommation des ménages, vecteur de la croissance économique de ces cinq dernières années en Russie, a encore de beaux jours devant elle. Et tant pis si les produits manufacturés - de l’automobile au shampoing - sont tous importés et donc hors de prix.

Konstantin est amer car "les projets d’urbanisme sont remis en question à chaque changement de gouverneur, c’est un peu décourageant". Les règles de construction sont draconiennes, la moindre vétille architecturale doit recevoir l’aval de Moscou. "Comme si la capitale n’avait pas assez de ses propres problèmes", peste l’architecte. Toutefois, le militantisme politique n’est pas son fort. Le jeune homme est comme tout le monde, d’ailleurs "la plupart des gens ici se contrefichent de la politique".

Installée à Irkoutsk depuis six ans, Natalia Joukova, 23 ans, cheveux courts orange fluo, coupe futuriste, se présente comme une "militante de la cause citoyenne". Chaque semaine, avec un groupe de bénévoles, elle visite les orphelinats de la région "bien plus nombreux ici que partout ailleurs dans le pays ". Pour quelle raison ? Elle n’en sait rien. "La volonté de résoudre les problèmes est sans doute moins grande ici qu’à Moscou. La Sibérie, c’est loin, les failles sont moins visibles", dit-elle après réflexion.

Depuis peu, le "mouvement citoyen" a le vent en poupe en Russie. Une pépinière de "volontaires" a essaimé de Kaliningrad à Vladivostok. Ces jeunes sont bien décidés à lutter contre la paralysie des autorités. Lors des incendies de forêts, à l’été 2010, il s’étaient mobilisés pour éteindre les feux et distribuer de l’aide humanitaire aux victimes. Leurs interventions s’étaient avérées bien plus efficaces que celle des apparatchiks locaux, des policiers et des pompiers réunis. Depuis, le mouvement "volontaire" a grandi.

Son militantisme candide n’est pas sans rappeler celui des Narodniki, ces intellectuels partis dans les campagnes à la fin du XIXe siècle pour alphabétiser les communautés rurales. Il n’en faut pas plus pour affoler le Kremlin, parti en chasse contre le plus petit frémissement de la société civile. Un projet de loi en cours d’examen à la Douma (la chambre basse du parlement) envisage d’y mettre bon ordre. Les "volontaires" seront bientôt priés se déclarer au ministère de la Justice et de rendre compte de tous leurs faits et gestes.

Encore de la paperasserie en perspective. "L’État veut nous contrôler au lieu de nous aider", regrette Natalia. Pour autant, le mot "politique" la rebute. "Je ne m’occupe pas de politique", dit-elle, effrayée par la seule consonance du mot. On dirait qu’il sonne à ses oreilles comme une obscénité.

Rien de tel chez Egor Titov, 23 ans, tenancier d’un bar branché en ville : "Irkoutsk est très politisée, la preuve, un communiste est récemment devenu maire, contre le candidat de Russie Unie (NDLR : le parti de Vladimir Poutine). Il est vrai qu’une fois élu, il a tourné casaque pour prendre sa carte chez Russie unie. C’était ça ou le Goulag. Irkoutsk n’est pas Hollywood !"

Irkoutsk n’est pas Hollywood mais elle brille de mille feux aux yeux d’Ekaterina Perevalova. La jeune journaliste loue son climat glacial, ses lumières et sa modernité. Il y a quelques années, cette Sibérienne de souche était partie tenter sa chance à Rostov sur le Don, dans la partie méridionale et européenne de la Fédération. Mal lui en a pris : "La ville était mal éclairée, les taxis n’étaient pas de vrais taxis, passer tout en hiver sans voir un flocon de neige m’était insupportable, alors je suis rentrée."

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L’île d’Olkhon, du goulag au tourisme

Impossible de séjourner sur l’île d’Olkhon, haut lieu du chamanisme sibérien, sans passer voir un chamane, ce grand prêtre à la fois devin et thérapeute dont les invocations sont prisées de toute l’Asie septentrionale et centrale. Renseignement pris, le chamane Valentin semble tout indiqué. Son "sixième doigt", un pouce palmé, suffit à faire de lui un interprète patenté du monde virtuel.

Très vite pourtant, il faut renoncer à sa prestation. Tarifée 100 dollars, elle s’annonce décevante, un vrai piège à touristes : des fumigations, quelques incantations, un soupçon de vodka sur le feu. Or le vrai rituel demande un tout autre effort physique. En premier lieu, le chamane doit prouver la porosité de son corps aux esprits par des rots, des flatulences, des ingurgitations d’objets.

Autrefois, les plus expérimentés "se faisaient passer des couteaux à travers le nombril ou l’anus, se tiraient dessus au fusil, buvaient leur propre sang, avalaient des charbons, des cailloux ou des aiguilles", expliquent les chercheurs Charles Stépanoff et Thierry Zarcone (Le chamanisme de Sibérie et d’Asie centrale, 127 pages, Gallimard 2011).

A ce récit, l’envie d’être initié s’émousse. Pour finir, on est soulagé d’apprendre que ce genre de cérémonie n’a plus cours. Soixante-quinze ans de matérialisme dialectique sont venus à bout des transes mais les chamanes ont malgré tout continué à jouer les guérisseurs dans la clandestinité et ce pendant toute la période soviétique. Depuis la chute de l’URSS, il y a vingt-deux ans, ils peuvent exercer au grand jour mais attention aux charlatans !

Pour se pénétrer de l’esprit d’Olkhon, la plus grande île du Baïkal (730 kilomètres carrés), rien de tel qu’une ballade sur la lande, du côté du rocher Chamanka, le lieu mythique du chamanisme bouriate avec son "arbre à souhaits", orné d’une myriade rubans multicolores. En cette fin du mois de mai, la baie est encore prisonnière des glaces. Aux abords de la rive, l’oreille perçoit un bruit étrange, un pétillement frénétique, comme si le Baïkal était devenu gazeux. Sous l’effet du premier franc soleil de la saison, la glace fond bruyamment. Le manteau irisé du lac craquelle à vue d’œil, les vagues reprennent leurs droits.

La Chamanka est la promenade préférée des touristes. Russes et étrangers - Japonais, Sud-Coréens, Américains, Européens - sont de plus en plus nombreux à jouer les Robinson sur cette île dépourvue de routes, d’eau courante et d’électricité. Deux mille personnes vivent à l’année sur Olkhon, la population est multipliée par quatre à la belle saison. "Dès juin, l’embarcadère ne désemplit pas", confirme le tenancier d’un bar de l’appontement, occupé à jouer aux cartes avec des copains en attendant le client.

La surpopulation estivale aidant, l’approvisionnement en eau devient problématique, une noria de camions citernes tourne jour et nuit pour approvisionner les hôtels. Le traitement des eaux usées est inexistant, tout est déversé dans le Baïkal. Les ordures sont jetées dans des décharges à ciel ouvert. L’administration locale ne fait rien, les commerçants non plus, l’important c’est le profit.

Le tourisme est une manne inespérée pour les habitants de cette île désolée, battue par les vents et glaciale huit mois de l’année sur douze. Chaque habitant se prend à espérer qu’un touriste fera halte chez lui. "Ici chambre d’hôtes avec bania (sauna russe)", disent des pancartes accrochées aux maisonnettes de bois dans les rues sablonneuses de Khoujir, la capitale.

Depuis Irkoutsk, des agences de tourisme proposent des excursions vers les endroits les plus reculés de l’île, bois de pins sauvages, dunes vierges, hautes falaises blanches, plages de sable blond. A ce qu’on dit, l’eau douce du Baïkal est toujours à portée de main.

Lena y a cru. C’était il y a quelques années, lors d’un séjour estival sur l’île, une randonnée à vélo avec son mari. Pour pédaler léger, le couple n’avait pas pris une seule bouteille d’eau, juste quelques cannettes de bière. Une fois la tente installée, les campeurs se sont naturellement tournés vers le Baïkal pour y puiser l’eau nécessaire à la cuisson des pâtes. Leur emplacement sur une falaise rendait l’eau du lac inaccessible. "On a fait cuire les pâtes à la bière, c’était infect", se souvient Lena.

Nadejda Nikolaeva, 35 ans, propriétaire d’une agence de tourisme à Irkoutsk, aime passer l’été à Khoujir, sa ville natale. Sa résidence secondaire, une baraque en bois réaménagée, appartenait autrefois au camp de prisonniers de Pestchanaïa, situé au milieu des dunes, à 20 kilomètres au nord.

Partie intégrante de l’Angarlag, une sous-division du vaste goulag stalinien, le camp devait remplir ses quotas de pêche à l’omoul, le poisson vedette du lac, un lointain parent du saumon. Au moment de "la Grande guerre patriotique", entre 1941 et 1945, les prisonniers mettaient l’omoul en boîte pour les soldats de l’Armée rouge envoyés sur le front.

En 1952, un an avant la mort de Staline, le camp a été transféré à Sloudianka, "sur la Grande Terre", comme on dit ici en parlant du continent. La plupart des baraquements ont été déménagés planche par planche à Khoujir.

Le petit goulag de Pestchanaïa (entre 1200 et 200 personnes selon les années) s’est fait oublier. Nadejda a tenté de retrouver sa trace dans les archives. Elle voulait en savoir plus sur le parcours de sa belle-mère, Vera Nikolaeva, condamnée pour vol puis incarcérée dans les années 1930 à Pestchanaïa. La consultation du dossier de la belle-mère a vite tourné à l’épreuve. Il a fallu écrire lettre sur lettre, fournir les certificats de naissance et de décès des membres de la famille sur trois générations.

Quand le jour tant attendu est enfin arrivé, Nadejda, convoquée aux archives, n’en n’a pas cru ses oreilles : "On m’a interdit de toucher le dossier. Les employés m’ont lu le contenu à voix haute puis ils ont remis le tout dans une boîte", raconte cette mathématicienne de formation, désormais à la tête de deux entreprises florissantes, une agence de tourisme et un atelier de couture.

Baba Katia, 82 ans, est la dernière mémoire vivante du camp de Pestchanaïa. Toute sa vie, elle a travaillé à l’entrepôt frigorifique de l’usine. Elle se souvient parfaitement des prisonniers, "des pauvres bougres, condamnés pour un oui pour un non. A l’époque, ça fonctionnait comme ça : tu voles un omoul, un an de camp ; deux omouls, deux ans ; dix minutes de retard au travail, deux ans".

Dans l’entrée de sa maisonnette, encombrée d’énormes jarres remplies d’eau, une bouilloire chantonne sur le poêle à bois, une ampoule pend au plafond mais il n’y a pas d’électricité. A l’époque du tout collectif, le courant était permanent et gratuit mais après l’effondrement de l’URSS, l’île a sombré dans l’âge de pierre. Désormais, c’est chacun pour soi. Baba Katia a bien un générateur, acheté par ses enfants, mais elle ne le fait pas fonctionner au printemps parce que les jours allongent et qu’il faut économiser le fuel en prévision du rude hiver.

Assise dans sa cuisine, la vieille femme montre ses fenêtres ensablées : "Bientôt, je n’aurai plus besoin d’acheter des rideaux." Le sable a tout recouvert : l’ancienne fosse commune des prisonniers, les restes de l’usine, les maisons des villageois. Tout cela à cause du déboisement incontrôlé des dunes, à l’époque où le petit goulag avait sa propre scierie. C’était il y a bien longtemps, bien avant la déglingue généralisée qui poussa presque toute la population de Pestchanaïa à partir pour Khoujir, la capitale.

Khoujir ne vaut pas mieux. Doté jadis d’un générateur électrique et d’une usine de poissons, le petit port de pêche était actif. Il n’est plus qu’un amas de ruines, de cendres et d’ordures. L’usine est fermée, le quai en bois ne tient plus que par habitude, les navires en cale sèche suintent la rouille, des chiens faméliques flairent les poubelles éparses. La pêche à l’omoul n’est plus ce qu’elle était.

Le lieu est désert, hormis deux pêcheurs qui cuvent leur ivresse sur le pont d’un bateau. Trop belle la vie, expliquent ils, entre deux crachats dans l’eau : "On vit très bien. Personne ne nous tape dessus, personne ne nous recherche, on est livrés à nous-mêmes, c’est l’anarchie quoi !"

Extrait du documentaire

Indifférent à la déglingue portuaire, Sergueï Eremeev sonne à la volée les cloches de la petite église orthodoxe en haut sur la colline. Voici bientôt huit ans qu’il a posé ses valises à Olkhon après des études de philosophie à Paris I, un séjour dans un monastère orthodoxe du Vercors et une expérience de gestionnaire d’un hôtel pour pèlerins à Jérusalem.

Anastasia, sa femme, l’a suivi, deux enfants sont nés. "Vivre ici, c’est biblique. Tu n’as rien et tu possèdes tout. C’est une libération, un dialogue permanent avec Dieu", assure le jeune homme au faciès digne d’une icône d’Andreï Roublev.

Tous les gamins du quartier aiment Sergueï, le sonneur de la "Sainte-Mère d’Olkhon", symbole de la reconquête orthodoxe de l’île. Non content de les inciter au baptême, il leur parle d’égal à égal, leur apprend "à se donner la peine", comme il dit dans un français parfait. "Ici, il n’y a qu’une seule religion, l’alcoolisme. Or pour manger en hiver, il faut mettre les filets sous la glace, c’est ce qui nous sauve de l’alcoolisme", explique le carillonneur tout en arpentant un terrain, le futur emplacement de sa maison, aidé de ses "filleuls".

A priori, rien ne prédestinait ce fils de militaire né à Dresde à devenir "le sonneur, le porte-clefs, le bedeau, comme vous voulez" de la petite église blanche et bleue à bulbes, sur la colline. Il aime la rudesse d’Olkhon, ses hivers à -30°, les corvées de bois et d’eau, la quiétude des longues soirées hivernales, durant lesquelles, "avec ma femme, on lit, on fait des enfants. Que faire d’autre ?"

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Listvianka, la riviera russe

Le petit port de Listvianka, sur la rive occidentale du Baïkal, a raison de miser sur le tourisme. Posté à l’avant-scène, il offre un superbe lever de rideau sur le lac, serti au loin par la chaîne montagneuse du Khamar Daban, en plein pays bouriate, à la fracture des mondes russe et mongol.

A Listvianka, pas de doute, on est bien en Russie. L’endroit tire son nom du mélèze (listvenitsa), l’arbre dominant du massif forestier, aux côtés du cèdre et du sempiternel bouleau. Prisé pour son air vivifiant, ses stations de ski et ses sports nautiques, Listvianka est la riviera de la classe moyenne russe.

Sa réputation n’est plus à faire. A l’époque soviétique déjà, l’hôtel Intourist accueillait des étrangers en voyage organisé, bordés dans tous leurs déplacements par des guides interprètes faisant office de garde-chiourmes.

La liberté de mouvement des étrangers étant acquise depuis la fin de l’URSS en 1991, l’Intourist a perdu de sa superbe, son parc aussi. Il n’a pas résisté à la concurrence. Apparus en même temps que la liberté d’entreprendre, les nouveaux établissements privés lui ont fait de l’ombre.

Avoir sa propre affaire, Igor Tolstikhine, 52 ans, n’y avait jamais songé, surtout pas à l’époque où il travaillait comme barman à l’Intourist. C’était à la fin des années 1980, "une période en or", où l’avenir semblait tout tracé. L’État était censé pourvoir à tout, il n’y avait qu’à se laisser porter. La carrière d’Igor, passé rapidement "de stagiaire à chef de rang", était bien partie.

En 1987, la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant soviétique, est venue tout chambouler. Sa "loi anti-alcool", édictée pour en finir avec l'ivrognerie ambiante, a contraint le bar de l’Intourist à fermer ses portes. Pour Igor, âgé alors de 26 ans, c’est le début de la fin. Il court les petits boulots, végète sans perspective aucune, à l’image de la Russie des années 1990 en pleine décrépitude.

Créer son entreprise ? Trop risqué. L’URSS n’est plus, l’économie étatisée non plus, mais les leviers de commande demeurent aux mains des anciens apparatchiks communistes et de leurs affidés. Ces rapaces en col blanc, prêts à tout pour s’accaparer les biens de l’État, l’unique propriétaire foncier à l’époque soviétique, ont tendance à régler leurs comptes brutalement, à la kalachnikov s’il le faut, de quoi décourager les vocations.

En 1993, le vent tourne. Embauché par une agence de tourisme, Igor réussit à amasser un petit pécule, assez pour l’achat d’un terrain à Nikola, un petit bourg perché sur les hauteurs, à cinq kilomètres de Listvianka. Il y construit sa maison, une grande bâtisse en bois, spacieuse, avec deux chambres en extérieur dotées de cabinets de toilettes et du fameux bania, l’incontournable sauna russe.

Ça sera l’hôtel Nikola, une entreprise familiale. Olga, l’épouse, est aux fourneaux, Nadia, la fille, aide au service, Alexeï, le fils, gère le gros œuvre, Igor fait le reste. "Nous sommes sauvés par l’esprit de famille", répète-t-il à l’envi.

Au début, tout est compliqué. Impossible d’obtenir les raccordements à l’eau courante et à l’électricité. "Pendant des années, il a fallu puiser l’eau à la pompe loin dans le village, quelle corvée !", se souvient Olga, l’épouse d’Igor, une petite femme énergique. Le miracle arrive enfin sous la forme d’un gros hôtel qui se construit juste à côté du leur. Les patrons du nouvel établissement, des gens biens introduits, n’ont eu aucun mal à recevoir le sésame pour l’eau et l’électricité. Igor l’a eu par ricochet.

Avec l’arrivée du confort, la fréquentation de la pension décolle. Les bénéfices sont aussitôt réinvestis dans la construction de quatre nouvelles chambres. Igor reprend sa truelle, aidé par son fils.

Le résultat n’est pas sans rappeler "le palais du facteur Cheval", version kitsch sibérien, avec fontaine miniature, statue africaine, et panneau de bienvenue : "Ici, c’est cool !". Le panneau ne ment pas. Les aubergistes sont aux petits soins, la table est bonne, les chambres sont proprettes et la vue est imprenable, le Baïkal à gauche, l’Angara à droite. Les touristes adorent.

Extrait du documentaire

De juin à septembre, la pension affiche complet. "Nous choisissons notre clientèle, enquiquineurs s’abstenir", martèle Olga, échaudée par quelques prises de bec avec des debochiri, des clients ivres. Pour parer aux situations difficiles, il faut savoir, rappelle Igor, "étudier toutes les nuances du comportement humain".

Le village de Nikola est plaisant mais éloigné de tout. Inutile de compter sur les transports en commun, les municipalités veulent développer le tourisme sans les infrastructures. Heureusement, Igor a son minibus japonais des années 1980 avec volant à droite. Il balade les vacanciers, initie les plus téméraires à la plongée sous marine dans le lac, situé à trois kilomètres de là. L’exercice n’est pas évident car l’eau est glaciale, même en été.

Il y a deux ans, il était question d’ouvrir une station de ski à Nikola, à deux pas de chez Igor qui se frottait les mains, imaginant une nouvelle vague de clients en hiver. La station était construite à 70% lorsqu’un litige a surgi entre la municipalité et l’homme d’affaires à la tête du projet. Le chantier a été stoppé. Depuis, les infrastructures rouillent à vue d’œil sous les fenêtres de l’hôtel. "Quand je vois ça, j’ai mal, il me semble que tout va trop lentement en Russie", déplore Igor.

Igor fait partie de ces Russes qui ont vécu cinq vies en une, travaillant tour à tour comme barman, moniteur de plongée, sauveteur, chauffeur, maçon, hôtelier. Il n’est pas peu fier de ses talents de décorateur d’intérieur, avant tout des lustres et des cadres réalisés à partir de vieux bois flottés récupérés dans le Baïkal.

Dès que notre hôtelier a du temps libre et que la météo le permet, il plonge. Une fois par an, lui et ses copains du club de plongée de Listvianka s’affairent au nettoyage du lac en profondeur. Il faut voir le bric-à-brac qu’ils en retirent : vieux pneus, moteurs rouillés, téléphones portables, agendas électroniques, lunettes de soleil, résidus variés. La première année de cette action, en 2008, les plongeurs ont ramassé près de deux tonnes de déchets.

L’hôtel et le lac sont devenus la raison de vivre d’Igor : "Les clients sont satisfaits, la preuve, ils reviennent d’une année sur l’autre et moi aussi car c’est un business propre." Non content d’être heureux, ce costaud jovial l’affiche, arborant vêtements de couleurs vives et sourire radieux, ce qui est plutôt mal vu.

En Russie, l’affabilité est perçue au mieux comme une faiblesse, au pire comme une provocation. "Je n’aime pas aller en ville (à Listvianka) car je me prends sans arrêts des réflexions désobligeantes sur mes tenues et sur mon sourire", soupire Igor. "On fait des envieux, c’est tout", conclut Olga.

Le couple ne roule pas sur l’or - "Nous n’avons ni comptes bancaires, ni propriétés à l’étranger" - mais apprécie sa liberté, résumée ainsi : "Pas de patron, pas d’associé, pas de protecteur." Même leurs amis, des fonctionnaires nantis, donneraient cher pour être comme eux, "ne rien devoir à personne".

A la saison morte, la famille Tolstikhine goûte aux largesses de la nature. L’automne est le moment de la cueillette des baies, des champignons, des noix de cèdre. En cuisine, on s’affaire à la préparation des confitures et des conserves pour l’hiver.

La cueillette n’est pas exempte de risques à cause des tiques, parfois porteurs de l’encéphalite, qui pullulent dans les sous-bois. Au sommet du mont Tcherski, le plus beau point de vue à des kilomètres à la ronde, le randonneur est prévenu par de petites pancartes qu’il ne doit à aucun prétexte sortir des sentiers battus car le tique l’attend en embuscade.

Olga a sa théorie sur la prolifération du parasite, elle la tient "d’un policier de sa connaissance". En premier lieu : "Ces tiques ne sont pas arrivés ici par hasard." Installée dans le jardin où elle rempote ses plantes, un tablier de jardinier noué à la taille, elle raconte : "Un jour, un pêcheur installé sur les bords du Baïkal entend un bruit bizarre. Une boîte en métal, jetée depuis les fenêtres du train, roule à ses pieds. Il l’ouvre et que voit-il ? Des tiques, contaminées à l’encéphalite ! Peu de temps après, la police a arrêté deux passagers du train, des Chinois, qui s’apprêtaient à jeter encore deux boîtes."

La Sibérie n’attire pas que les touristes. Les migrants sont de plus en plus nombreux à tenter leur chance dans ce nouvel eldorado sibérien. Chinois, Ouzbeks, Azerbaïdjanais, Arméniens débarquent à Irkoutsk, Novossibirsk, Krasnoïarsk dans l’espoir de trouver à s’embaucher dans le bâtiment ou dans le commerce. A Irkoutsk, les marchés populaires tenus par des Chinois sont très prisés. "Tout ce qui se vend à la Chankhaïka (marché d’Irkoutsk) vient de Chine. Heureusement, la loi oblige désormais les commerçants chinois qui travaillent chez nous à engager des vendeurs russes", rassure Olga.

Pour elle, l’affaire des tiques est assimilable à "une offensive". La Chine n’est pas loin (1659 kilomètres, 2h35 d’avion de Irkoutsk à Pékin) et ce voisin trop à l’étroit sur son propre territoire ne nourrit pas que de bonnes intentions envers la Russie. Olga n’en démord pas : "Les Chinois veulent nous fragiliser dans le but de conquérir notre territoire."

Ce cours de géopolitique au jardin fait tout le sel du voyage. La Russie est propice aux histoires à dormir debout, racontées avec le plus grand sérieux par des personnes dont on pensait pourtant, en engageant la conversation, qu’elles étaient saines d’esprit.

Il y a le classique du genre, quand votre interlocuteur affirme être en relation avec les petits hommes verts, croit au complot juif mondial, au péril jaune, à l’attaque prochaine de "l’ennemi". Et puis il y a les grands originaux, qui peuvent aller jusqu’à vous proposer une séance d’hypnose ou une cure régénératrice à base d’urine.

Le plus souvent, les scénarios paranoïaques tiennent le haut du pavé, surtout depuis qu’ils ont été remis au goût du jour par l’élite politique, issue de l’ancienne police politique soviétique (KGB). L’effet de ce genre de récit est garanti et il faut se pincer pour ne pas rire, ce que je fais tandis qu’Olga rempote ses primevères.

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Baïkalsk, retour au pays des Soviets

A Baïkalsk, petite ville industrielle sur la rive sud du lac dans la région d’Irkoutsk, la vie s’écoule au rythme du combinat de pâte à papier (BTsBK), le plus gros pourvoyeur d’emplois à des kilomètres à la ronde.

Tant que ses cheminées crachent leurs volutes jaunâtres et malodorantes, les salaires sont garantis. Mais les fumées n’ont qu’à baisser en intensité et c’est la déprime pour les 1683 employés et ouvriers du BTsBK, 12% de la population de la petite ville.

A terme, le combinat va fermer, c’est sûr. Grevé de dette, non rentable, polluant, il a été mis en faillite en 2010. La décision tarde à être appliquée car personne ne sait que faire de l’usine, de ses machines outils archaïques et de ses ouvriers. Le Kremlin marche sur des œufs, craignant une révolte sociale.

A l’occasion d’une visite éclair dans la région, le 18 juin, le premier ministre Dmitri Medvedev a confirmé à mots couverts la fermeture du combinat. "Il est temps de prendre des décisions responsables et courageuses", il faut que "le Baïkal reste propre", a-t-il insisté. Il était temps ! Montré du doigt par tous les militants écologistes, le BTsBK est une source de pollution majeure pour le lac. Chaque jour, 140 000 mètres cubes d’eau contaminée - au chlore, aux sulfures et à la dioxine selon Greenpeace Russie - sont déversés loin du rivage.

Alexandre Ivanov, 54 ans, l’administrateur judiciaire du combinat, soutient que "l’eau rejetée est propre". Il fustige les écolos "qui en veulent toujours plus" et avec lesquels il ne souhaite pas dialoguer. L’homme est un ancien du renseignement militaire soviétique (GRU) reconverti en gestionnaire d’entreprises en faillite. Nommé en 2010 à la tête du BTsBK en cours de liquidation, il n’a qu’une priorité : "Préserver la stabilité sociale."

Affable, ce lieutenant-colonel de la réserve nous reçoit dans son vaste bureau au dernier étage de l’usine. Une carte de l’Afghanistan, où il fit ses classes au moment de la guerre soviéto-afghane (1979-1989), a été épinglée sur un des murs, non loin de l’incontournable portrait de Vladimir Poutine.

L’administrateur a bien voulu nous recevoir un dimanche, son jour de repos. Les portes de l’entreprise nous sont grand ouvertes, aucune question n’est esquivée. Ce comportement est plutôt rare dans la Russie d’aujourd’hui, taraudée par l’obsession de "l’espion étranger", entre autres le journaliste, perçu comme un "agent" chargé de collecter des informations pour le compte de son gouvernement.

C’est clairement ce que pense le chef de la sécurité de l’usine, un petit homme râblé à moustaches, une sorte de Monsieur Loyal sans le costume. Le voilà qui maugrée tandis que l’équipe de tournage filme le "tableau d’honneur" des meilleurs ouvriers à l’entrée de l’usine.

"Mais que fait-il celui-là avec son bâton ?", s’impatiente Monsieur Loyal en montrant le preneur de son. Il en est sûr, la perche sert à "prélever des échantillons d’air" qui seront ensuite soigneusement analysés par les services secrets du monde occidental. D’ailleurs, si cela ne tenait qu’à lui, il n’y aurait pas de visite du tout.

Heureusement, Alexandre Ivanov n’est pas de cet avis. Il joue la transparence, évoque ouvertement les dettes de l’usine, sa mise en faillite indolore grâce à une ligne de crédit accordée par la VEB (l’équivalent de la caisse française des dépôts et consignations), sa difficile transformation en une unité de production rentable.

La chaudière du combinat est à elle seule un concentré d’aberration industrielle. Construite en 1966, en même temps que l’usine, elle donne l’énergie nécessaire à la production et fournit toute la ville en eau chaude et électricité.

Dans un pays où les températures descendent facilement jusqu’à -20° en hiver, se chauffer n’est pas une mince affaire. Chaque automne, les municipalités s’activent à la préparation de "la saison du chauffage", un branle-bas de combat quasi-militaire, avec vérification des réserves de fuel et de charbon, tests sur les chaudières, les tuyauteries, les radiateurs.

Conçue à une époque où l’économie d’énergie n’était vraiment pas une priorité, la chaudière du combinat dévore en moyenne 1000 tonnes de charbon par jour ! "800 tonnes en été, 1200 en hiver", précise Alexandre. Deux fois par semaine, soixante-cinq wagonnets remplis de boulets noirs sont acheminés au cœur de l’usine pour nourrir le monstre. 80% de l’énergie produite va à l’usine, 20% à la ville.

Comme le chauffage est vital et qu’il ne saurait être question de le couper, la municipalité de Baïkalsk en prend bien à son aise avec les factures, qu’elle ne règle pas, c’est systématique. L’ardoise est pour le combinat, resté à ce jour le plus gros contributeur au budget municipal (98% des revenus de la ville sous forme de taxes et d’impôts).

Enfouie sous la verdure et la nostalgie de l’URSS, Baïkalsk est typique de ces cités "mono-industrielles" héritées de l’époque soviétique, quand tout tournait autour d’une seule entreprise, pourvoyeuse d’emplois, de loisirs et de services sans oublier l’électricité et l’eau chaude.

Telle est la réalité du tissu industriel russe, freiné par l’existence de 400 "monovilles" (du russe monogorod) qui sont loin d’être des modèles d’efficacité. D’après un rapport commandé à des experts par le gouvernement en 2010, la moitié d’entre elles sont vouées à disparaître à petit feu.

Cette désindustrialisation constitue le fléau majeur de l’économie nationale. Que faire des "monovilles" subventionnées à perte par le budget de l’État ? Comment recaser les vingt-cinq millions de personnes (sur les cent quarante-deux millions que compte le pays) employées par ces mastodontes devenus obsolètes ? Qui va se risquer à acheter le BTsBK et ses six millions de tonnes de déchets industriels enfouis dans le sous-sol ?

Construits au moment du "socialisme triomphant", le BTsBK et la ville sont comme deux doigts d’une même main. Comme la propriété privée n’existait pas à l’époque de l’URSS, l’usine était le seul maître à bord, après le parti communiste, cela va de soi. Terrains et étangs, restaurants et hôtels, station de ski, maison de la culture, crèches, dispensaires, stade de hockey : tout lui appartenait.

Extrait du documentaire

Un emploi au BTsBK se transmettait jadis de père en fils. C’était l’assurance d’un revenu stable et d’un bon "paquet social". Très couru aujourd’hui encore par les jeunes diplômés en recherche d’emploi, le "paquet social" représente tous les avantages hors salaire proposés par l’entreprise : le logement, la crèche pour les enfants, les prestations médicales, les vacances payées dans un "sanatorium".

Quand l’URSS explose en 1991, le combinat ne tient plus qu’à un fil. La production de cellulose, réservée en priorité à l’industrie militaire, décline, les salaires sont payés au lance-pierre. En 2002, transition vers l’économie de marché oblige, l’oligarque Oleg Deripaska rachète l’entreprise. D’emblée, il se débarrasse des actifs inutiles (crèches, dispensaires, station de ski, hôtels) mais ne fait rien pour améliorer l’écologie.

Il faudra attendre 2008 pour qu’un système d’épuration soit installé. Pas de chance, la cellulose produite avec une eau utilisée en circuit fermé (filtrée puis réutilisée à la production sans être rejetée dans le Baïkal) est de mauvaise qualité. Les commandes chutent, les dettes s’accumulent et bientôt les salaires ne sont plus payés.

L’oligarque Deripaska vend 51% des parts de l’usine à un acolyte, l’Etat rachète le reste. En 2008, l’activité cesse, officiellement pour cause de dégâts à l’environnement, les écologistes ont gagné.

Dès lors, la ville de Baïkalsk périclite. Les esprits s’échauffent. En 2010, les habitants menacent de couper la circulation automobile sur la route nationale. Craignant une vague de désordre, Vladimir Poutine, alors Premier ministre, ordonne la réouverture du combinat qu’il autorise à rejeter ses eaux usées directement dans le lac.

Les écolos crient au scandale. Ils reprochent au Kremlin de ne pas tenir ses promesses de diversification de l'économie. Le gouvernement n’a qu’une idée en tête : maintenir la papeterie sous perfusion pour éviter le chaos social. La diversification peut attendre.

Les gens de Baïkalsk voient leur salut futur dans le tourisme ou dans la fraise, vendue par des particuliers au bord de la route Irkoutsk/Oulan-Oude à la belle saison. Mais pour que la culture maraichère se développe, encore faudrait-il consentir à céder les lopins de terres.

Une idée difficile à réaliser tant la notion de propriété privée reste aléatoire. Et puis les apparatchiks locaux veillent au grain, c’est d’ailleurs pour cette raison aussi que la reconversion du combinat est si lente, entre eux le partage des actifs n’est toujours pas réglé.

La station de sports d’hiver de Sobolinaïa Gora, toute proche, a beau attirer son lot d’habitués en hiver, le service laisse à désirer. "Rien à voir avec les stations autrichiennes", explique Alexandre Ivanov. "Ah, ah, l’Autriche ! En voilà une comparaison… ", s’esclaffe Guennadi Tikhonov, le directeur de la production du combinat.

A l’hôtel Baïkalsk, un bâtiment du centre ville avec sa façade rétro en tôle ondulée, la notion de service est absente. "Un petit-déjeuner ? N’y pensez pas, c’est le jour de repos des serveurs !", s’insurge la préposée en regardant la pendule qui marque 8h30 du matin. Manger quelque chose à l’hôtel est donc impossible ? "Revenez demain !", assène ce Jupiter en jupons.

Slava, la quarantaine, chauffeur au combinat, ne croit pas à l’essor du tourisme : "Qui va venir ici en été ? Il pleut, il fait froid. Et puis l’eau du lac est glaciale ! Pour s’y baigner il faut avoir descendu un bon litre de vodka avant !"

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Oulan-Oude, la porte vers l’Asie

A la gare d’Irkoutsk, la pendule marque 16h20 alors qu’il est 21h20. Panne d’aiguilles ? Non, simplement, comme dans toutes les gares de Russie, l’heure affichée est celle de Moscou, située à plus de 4000 kilomètres.

Le train pour Oulan-Oude, la capitale de la Bouriatie voisine, va partir. Le billet indique 16h40, l’heure de la Russie européenne, mais il est 21h40 et le jour décline lorsque l’express s’ébranle vers la rive orientale du Baïkal.

Lorsqu’elle émet ses billets, la RJD, la compagnie nationale, ne va pas s’embarrasser des neuf fuseaux horaires qui couvrent la Fédération de Russie, le plus vaste pays du monde. C’est déjà bien assez de gérer 85.500 kilomètres de voies ferrées et de transporter 1,3 milliards de passagers à l’année sans avoir à se casser la tête avec les fuseaux. Voilà pourquoi la RJD voit midi à sa porte. Une bonne fois pour toute, de Mourmansk à Vladivostok, l’heure en gare est celle de la capitale.

Insaisissables fuseaux ! Ils étaient onze jusqu’en 2010, quand Dmitri Medvedev, alors président, décida d’en supprimer deux d’un coup, sur oukaze présidentiel. Il faut être le maître du Kremlin pour se permettre de telles familiarités avec la géographie.

A l’arrivée du train poussif (six heures de trajet pour 450 kilomètres parcourus) en gare d’Oulan-Oude, les horloges sont à l’heure moscovite mais l’endroit n’a plus rien à voir avec la Russie.

Située sur le tracé du Transsibérien, bien en retrait du lac Baïkal, Oulan-Oude, 411 646 habitants, est une porte vers l’Asie. Contrairement à l’époque soviétique, quand la frontière soviéto-mongole était fermée à double tour, hommes et marchandises circulent désormais sans entraves d’un pays à l’autre. La Mongolie n’est qu’à 285 kilomètres de la Bouriatie, nombreux sont les autochtones qui y vont, rien que pour faire leurs courses.

Viktoria Matkhanova, gérante d’un petit hôtel, vient de s’acheter un 4x4 blanc de marque sud-coréenne. Elle est allée le chercher à Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie, où les automobiles sont meilleur marché qu’en Russie. Certes, au retour il lui a fallu patienter six heures au poste frontière. "Côté mongol, la douane travaille vite, on n’attend jamais. Côté russe en revanche, les douaniers aiment couper les cheveux en quatre", soupire-t-elle.

Les Mongols sont les cousins des Bouriates, un peuple nomade installé de part et d’autre du lac Baïkal au VIème siècle. Soumis par Gengis Khan au XIIème, les Bouriates se placèrent sous la protection de l’empire russe au XVIIIe siècle pour se sédentariser au XXe. C’est par Oulan-Oude, située sur la "route du thé" entre la Chine et la Russie, que les Tsars furent initiés aux saveurs de cette infusion stimulante, devenue la boisson favorite des Russes.

Au moment de la révolution bolchévique, l’Ataman Semionov, un capitaine des Cosaques alliés aux Blancs (monarchistes) prit le pouvoir avec le soutien de l’armée japonaise. Il fut ensuite chassé par l’Armée rouge, qui imposa la domination soviétique sur toute la zone.

Durant les années 1930, la région passa à la moulinette de la terreur stalinienne. Les moines bouddhistes furent fusillés ou prirent le chemin des camps de rééducation par le travail (goulag), les temples furent détruits, les statues et les objets de culte finirent en autodafés.

Il en est quand même resté quelque chose. Mandalas, statues de Bouddha, masques des personnages du panthéon bouddhiste sont visibles au musée ethnographique d’Oulan-Oude. "Ils sont là aujourd’hui grâce à l’audace de quelques employés, qui, au moment des purges les ont cachés dans les réserves en attendant des jours meilleurs. Après la mort du communisme, ils ont été ressortis des cartons", explique Larissa, qui enseigne l’histoire de l’art à l’université.

Débarrassée de la tutelle idéologique de Moscou, la Bouriatie regarde vers l’est. La Chine est devenu le principal partenaire commercial, elle est un fidèle client de l’usine d’hélicoptères d’Oulan-Oude. Des contrats ont également été signés avec la firme russe Métropole pour l’exploitation du sous-sol bouriate, riche en minerais. Surtout, les jeunes Bouriates sont de plus en plus tentés par un cursus universitaire à Pékin ou à Shanghaï.

Avec la Mongolie, les relations ne sont pas aussi simples qu’il y paraît au premier abord. "Les Mongols ont tendance à nous mépriser parce que nous avons oublié notre langue et nos coutumes", assure Larissa. Ces dernières années, les Bouriates ont mis des bouchées doubles pour renouer avec leurs traditions, multipliant rituels chamaniques, pèlerinages vers les montagnes sacrées, fréquentation des temples bouddhistes et des centres de médecine tibétaine.

Extrait du documentaire

Sur la route sud, le paysage ocre et monocorde de la steppe est moucheté de petites touches multicolores, des temples pagodes aux toitures dorées, vertes et bleues, qui attestent du retour des lamas. Le monastère Ivolguinsk, situé à une vingtaine de kilomètres de la capitale, est le plus ancien. Il a été ouvert en 1945 avec l’aval de Staline, prompt à lâcher un semblant de lest sur certaines pratiques religieuses au moment de l’invasion nazie.

Les Bouriates ayant payé un lourd tribut à la Seconde Guerre mondiale sur les fronts européen et asiatique, le tyran les aurait récompensé, dit-on, en faisant d’Ivolguinsk le centre spirituel et administratif du bouddhisme bouriate, affilié à la branche tibétaine.

On se perd un peu dans les aléas des luttes au sein d’un même courant, "chapeaux jaunes" contre "chapeaux rouges". Il suffit de savoir que le chef de la communauté bouddhiste, le Hambo Lama Aioucheev tient à garder ses distances avec le Dalaï-Lama. Les visites du chef spirituel tibétain à Ivolguinsk ont d’ailleurs cessé. Pas question d’incommoder le partenaire chinois.

Récemment, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a enfoncé le clou en dénonçant les "déclarations provocatrices" du saint homme, devenu persona non grata chez les bouddhistes de la Fédération, soit un million de fidèles, en Bouriatie, en Khakassie, dans les régions de l’Altaï, de Tchita et de Touva en Sibérie ainsi qu’en Kalmoukie, sur les bords de la Caspienne.

Avec sa bibliothèque, son université, ses temples et ses boutiques de souvenirs, Ivolguinsk est une ville en soi. On y croise des familles bouriates mais aussi de jeunes Russes qui ne sont pas les derniers à faire tourner les stupas (les moulins à prières). Dans un des temples, une classe tout entière, adolescents bouriates et russes unis, a fait le déplacement, accompagnée du professeur principal pour demander à Bouddha un coup de pouce en vue des examens de fin d’année.

La curiosité du monastère est sans conteste la momie du 12ème Hambo Lama, le Dachi-Dorjo Itiguilov, parfaitement conservée alors qu’elle n’a jamais été embaumée. Inhumé en 1927, le chef spirituel avait fait promettre à ses fidèles juste avant sa mort de l’exhumer trente ans plus tard, ce qu’ils firent. Le corps était intact, un vrai miracle que les moines décidèrent dans un premier temps de cacher, craignant les foudres du pouvoir soviétique. Il fallut attendre 2002 pour que la momie, en position du lotus comme il se doit, soit installée sous un habitacle de verre dans un des temples d’Ivolguinsk.

Le mausolée n’est pas ouvert au public. Toutefois, les moines en robes safran sont d’accord pour l’ouvrir aux visiteurs capables d’ouvrir l’œil et le bon. Le Lama Jalsan, gardien du lieu, explique : "Chacun possède le troisième œil sans le savoir. Pour l’activer, il faut se détacher de l’esprit mauvais qui nous commande au quotidien, animé par la colère et la haine ."

Bouddhistes tibétains et croyants orthodoxes font bon ménage à Oulan-Oude, la capitale. Les relations entre Russes et Bouriates sont sans nuages. "Nous avons souffert des purges mais pour le reste, le système soviétique n’était pas si mauvais, il donnait l’éducation", assure Arjan Malats, un jeune Bouriate revenu travailler comme guide touristique après des études à Moscou.

Politiquement et économiquement, Moscou tire les ficelles. Le chef de l’exécutif est un russe, Viatcheslav Nagovitsyne, parachuté sur place par Vladimir Poutine en 2007. Et puis la Bouriatie vit exclusivement des dotations du pouvoir central, tout comme la majorité des quatre-vingt-trois régions qui composent la Fédération.

Propriété de l’oligarque russe Mikhaïl Slipentchouk, la holding Métropole a la haute main sur l’extraction minière, le transport, le tourisme avec résidences hôtelières le long du Baïkal mais aussi à Cannes et au Monténégro. Bayr Tsyrepov, son représentant à Oulan-Oude, n’est pas pour la décentralisation. Selon lui, "il faut revenir à cette idée ancienne, comme à l’époque du Tsar, d’un chef qui protège tout le pays comme un père". Il en est sûr, sans un pouvoir central fort, seul habilité à répartir les richesses, "ça serait le chaos".

Son patron, l’homme d’affaires Mikhaïl Slipentchouk, a les dents longues. Député de Russie Unie (le parti pro Kremlin majoritaire à la Douma), il a l’oreille du maître Poutine pour l’avoir entraîné dans une escapade en bathyscaphe au fond du lac Baïkal en 2009. Ses ambitions sont exposées au centre d’affaires qui tient lieu de QG à Métropole, rue Borsoeva à Oulan-Oude.

A l’entrée, trônent deux statues, des cavaliers de bronze à cheval, façon "Gengis Khan", avec casques guerriers et cottes de mailles. L’un a les traits de Mikhaïl Slipentchouk, l’autre représente le gérant bouriate Bayr Tsyrepov, en selle pour conquérir le monde. Avec l’acquisition de l’aéroport d’Oulan-Oude, dont le trafic a doublé en deux ans, Métropole est sur la bonne voie.

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